15. mars 2026
Choisir, décider, agir.
Dans le vocabulaire du management on entend parler de décisions : stratégiques, tactiques, opérationnelles… Il est d’ailleurs coutume de lier ces décisions au niveau de responsabilité de ceux qui les prennent.
Mais s’agit-il réellement de décisions ? Loin de vouloir jouer sur les mots, un questionnement philosophique s’impose néanmoins.
Dans le Discours de la méthode (1637), René DESCARTES nous parle de voyageurs perdus dans une forêt :
« Imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir : car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. »
René DESCARTRES, Discours de la méthode (1637), IIIe partie, Gallimard, collection Tel, 2009, p. 97.
Au travers de cette métaphore, Descartes nous enseigne que quand on manque de certitudes, il faut tout de même agir et suivre une direction avec constance et fermeté plutôt que changer d’avis sans cesse.
L’irrésolution, l’hésitation sont dangereuses et sources d’angoisse.
Dans les contextes cités plus haut ; stratégiques, tactiques, opérationnels ne serait-ce pas plus légitime de parler de choix plutôt que de décisions ?
Décider ce n’est pas choisir.
En effet, un choix implique une délibération ; c’est-à-dire un processus rationnel fondé. On choisit entre plusieurs options parce que l’on sait. Et choisir revient à renoncer ainsi à des options clairement identifiées, analysées et comprises. Il serait donc plus légitime de parler de choix stratégiques, tactiques ou opérationnels plutôt que de décisions.
Mais alors, quand décide-t-on ? Précisément quand on n’en sait pas assez, quand on hésite !
Alors que choisir c’est savoir avant d’agir ; décider c’est agir avant de savoir (si ce n’est savoir que l’on s’engage).
A l’image du voyageur perdu qui ne sait pas exactement où aller, le manager ne dispose pas toujours de données rationnelles, objectives. Or, dans des conditions pourtant incertaines il lui faudra pourtant décider. Face à des informations limitées, floues, il aura à choisir une direction et s’y tenir fermement et même si ce n’est pas le chemin parfait !
Décider c’est s’engager dans l’incertain. Or, nous savons combien les organisations au travail attendent souvent d’être dans la certitude pour décider et cela peut durer très longtemps avant d'agir !
Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’arguments rationnels qui pèsent dans la décision mais ils ne suffisent pas. On ne décide évidemment pas à l’aveugle !
Décider revient à compenser l’absence de certitude par la forme de son engagement.
L’art du philosophe dans son accompagnement individuel ou collectif est de questionner cet acte proprement humain qui consiste, au travers d’une décision, à expérimenter sa liberté et aider à comprendre que l’incertitude fait partie du monde (notamment du monde du travail). Toute décision est un saut dans l’inconnu mais, en nous jetant dans l’action, elle devient la seule condition pour dépasser ses peurs, ses angoisses. Elle constitue en un sens une libération.
Notre rôle, en tant que philosophes, en interrogeant la question de la prise de décision, consiste à prendre en compte les facteurs humains, éthiques, organisationnels sans omettre bien évidemment la dimension collective dans ce processus et son appropriation. Car toute décision nous engage !
Hervé Gérard - 15 mars 2026
