13. mars 2026
Approche systémique et management
Dans son livre de vulgarisation "Théorie du système général" publié en 1968 à New York et en français en 1973, Karl Ludwig von Bertalanffy, philosophe de formation devenu biologiste, soutient la théorie selon laquelle un système est un ensemble d’éléments en interaction qui forment un tout organisé. Les propriétés du système ne peuvent pas être comprises uniquement en analysant chaque élément isolément : elles émergent des relations entre les éléments.
Parmi les principes essentiels de cette théorie nous pouvons citer :
L’interdépendance : chaque partie influence les autres.
La totalité : le système doit être étudié dans son ensemble car le tout dépasse la somme des parties.
L’ouverture : un système échange de l’information, de l’énergie ou des ressources avec son environnement.
La rétroaction (feedback) : les résultats d’une action influencent le fonctionnement futur du système.
Cette théorie, associée à d’autres concepts, a ouvert ce que l'on pourrait nommer un nouveau paradigme pour les sciences en général et le management des organisations en particulier. Ma formation en philosophie des sciences m'oblige à préciser ici que j'utilise le terme de "paradigme" de manière extrapolée. En effet, la notion de paradigme a été développée par Thomas Samuel Kuhn dans son ouvrage The Structure of Scientific Revolutions. Il s'agit des principes et méthodes partagés par une communauté scientifique. C'est un modèle épistémique qui fait autorité et regroupe les chercheurs pour un temps et qui sera remplacé par un autre, après une révolution scientifique.
De même, je dois préciser ici que ma rigueur intellectuelle m'oblige à rappeler qu'une compréhension profonde de la théorie générale des systèmes ne peut passer que par la lecture de l'ouvrage de Karl Ludwig von Bertalanffy et l'appropriation de concepts tels que l'approche holistique, le réductionnisme ou l'émergentisme sans ignorer bien évidemment les courants de la "philosophie de la vie". Je vous renvoie pour cela à la thèse de David Pouvreau pour l’obtention du titre de docteur de l’E.H.E.S.S. en Sciences Sociales - Spécialité « Histoire des sciences » : Une histoire de la « systémologie générale » de Ludwig von Bertalanffy - Généalogie, genèse, actualisation et postérité d’un projet herméneutique.
En quoi la théorie générale des systèmes peut-elle nous éclairer sur les organisations au travail et le management ?
Une organisation est un système ouvert comprenant plusieurs sous-systèmes :
- Les employés quels que soient leurs status (employés, cadres, dirigeants) ou les bénévoles constituent le sous-système humain.
- Les machines, les outils, les technologies (systèmes d'information, réseau informatique, etc.) constituent également un sous-système que l'on pourra nommer technique.
- Les procédures, les règles, les modes opératoires constituent le sous-système structurel.
- Les valeurs affichées, les normes, les pratiques (en dehors des modes opératoires, des gestes et postures) constituent le sous-système culturel.
Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ces sous-systèmes interagissent : un changement, un dérèglement dans l’un peut produire des effets sur les autres et de manière indéterminée.
Par exemple : introduire une nouvelle machine, une nouvelle technologie peut modifier les compétences requises, l’organisation du travail et les relations entre les salariés. Il en est de même pour l'introduction d'une nouvelle norme, un changement d'orientations, de projet de service, etc.
Une organisation est un système ouvert en interaction avec son environnement au même titre qu'un organisme vivant :
Une organisation au travail n'est pas un système clos. Elle interagit avec son environnement : la commande publique, les lois, les réformes, les marchés, les besoins des clients, les fournisseurs, les évolutions technologiques, les nouvelles normes, etc. Et comme un organisme vivant sa vie dépend de sa capacité à s'adapter à cet environnement et à recevoir des informations nouvelles, des matières premières, des moyens humains pour les transformer, les assimiler au travers de ses activités pour en faire des services, des biens, des savoirs. La vie d'une organisation dépend de sa capacité à s'adapter aux agressions et aux transformations de son environnement.
Intérêt de l’approche systémique pour les organisations :
Cette approche permet d'aborder les difficultés de manière globale et non fragmentée. En ce sens, elle va favoriser une compréhension des interactions entre les différents sous-systèmes dans la perspective de prise de décision et de transformations selon une chaîne de causalité. Elle permet également de comprendre qu'une organisation est comme un système dynamique qui peut être en crise.
Concluons sur cette notion de crise si importante lorsque l'on accompagne les organisations.
Il ne peut y avoir de changement sans crise, si le système peut accueillir la crise, il peut se réinventer, se recréer. Les symptômes apparaissent quand la crise n'est pas gérée par le système, quand le système essaye de maintenir l'équilibre antérieur à la crise, quand le système se fige.
Ainsi, le symptôme a une fonction dans le système : celle de maintenir l'homéostasie (l'équilibre) du système. Or, pour poursuivre l'analogie avec les organismes vivants, une organisation malade est aussi, dans sa lutte à vouloir surmonter la crise, la possibilité d'une ouverture créatrice d'innovation et de vie !
Difficile de faire l'économie de cette approche dans une analyse organisationnelle, la conduite du changement, ou la prise de décision !
Hervé Gérard - 13 mars 2026
